L’expérience inéluctable de la perte dans le processus d’évolution et de transformation

12/11/2019

 

 

L’écriture et le partage de mes réflexions sur ce thème a surgit comme une évidence à la suite de l’exclamation d’une personne coachée. « Bon, ok, si je dois perdre cela pour gagner ceci, alors je suis partante mais que cela se fasse rapidement ! ». Je perçus à cet instant que l’expérience de la perte pouvait se dérober, voire se soustraire à toute conscientisation par précipitation. La forme de compensation rapide appelée de ses vœux par la personne coachée, engendre une logique comptable selon laquelle la perte doit être  rapidement traitée et immédiatement compensée. « Il faut que je passe rapidement à autre chose » dit-elle avec agacement. « Je dois avancer droit devant et sans me retourner sur les dégâts collatéraux! »

 

Quelle place occupe la perte dans un processus d’évolution et de transformation ? Est-elle inévitable ? Faut-il que quelque chose se perde pour avancer vers d’autres possibles ? Quel sens a-t-elle ?

 

Il est vrai que la perte est généralement entendue comme négative. Envisager une perte est souvent anxiogène. Une peur lui est très vite associée : la peur de perdre ! Sans compter la souffrance qui va avec elle le plus souvent. Pourquoi tant de crainte, voire de mal-être ? Parce que la perte commande de se déposséder de quelque chose d’acquis. La notion de propriété et de possession est alors questionnée et remise en cause. 

 

La perte est inhérente à tout système, à toute organisation en mouvement. Ce n’est pas un épisode commun. Elle revêt une fonction : celle d’éliminer ce qui n’est plus nécessaire et de laisser opérer un « ça lâche prise » ! Il y a l’acte de perdre d’une part et d’autre part le signifiant de ce qui est perdu. Ce qui vient de se perdre avait une fonction, une utilité, une importance dans le système existant. Il y a ainsi une expérience de la perte à vivre. Lui consacrer du temps et de l’attention est nécessaire. C’est à cet instant que la perte prend tout son sens. La perte devient productive dès lors que le discernement est au rendez-vous. La compréhension de la perte, de sa place et de son rôle devient un passage obligé.

 

La compréhension de la perte permet en premier lieu d’éclaircir ce qui est perdu dans le présent. Faut-il alors prendre le temps de traiter cette perte ou bien de l’appréhender comme un passage rapide à vivre, d’un espace à un autre, plus vaste, différent, autre ? La tentation de traiter la perte, c’est-à-dire de gérer à la fois ce qui est perdu et le système restant est forte. Pourquoi ce réflexe archaïque ? Pour rendre ce qui est par nature anxiogène, positif ? Pour protéger le processus d’homéostasie propre à tout système ? Pour que la perte soit malgré tout un gain ? Pour éviter une déstabilisation générale ?

 

Il s’agit alors, dans la mesure du possible, d’apprendre à accueillir, à accepter et à suivre le mouvement même de la perte. Sans la réprimer. Bien sûr, un malaise peut surgir lié à la perte et à la menace qu’elle représente. Mais tout système, quel qu’il soit, engendre de la perte. C’est inévitable. La perte, c’est éviter précisément son asphyxie. Elle est un processus d’hygiène appliqué au fonctionnement même de celui-ci. « Malgré la perte, je me tiens debout et je demeure, mais autre, différent, peut-être même renouvelé » me dit un jour un coaché. Il devient évident que conserver coûte que coûte un système en l’état, le maintenir tel qu’il est, sans que rien ne vienne modifier quoi que ce soit, c’est assurément un effort surhumain, dantesque et intenable dans la durée.

 

Chacun est traversé par la crainte de perdre, d’abandonner une partie de ce qui est là. Pour un plus ? Pour un mieux ? Nul ne sait. Pour certains la croyance que l’on gagne toujours à perdre, qu’un gain futur est la suite logique et positive, leur permet une traversée plus protégée. Mais rien ne se perd vraiment en cherchant à tout prix à compenser par un gain équivalent la perte qui s’engage. La logique comptable évoquée en début de cet article est un artifice.

 

Raisonner en se disant que la perte appelle un gain équivalent, c’est méconnaître tout processus de transformation. Celui-ci crée quelque fois des temps de perte sans lot de consolation. En d’autres circonstances, la perte s’offre pour que quelque chose d’autre se révèle, éventuellement… Mais cet autre chose n’est pas compensatoire. C’est autre chose… Le prix à payer pour cet « autre chose » est quelque fois élevé.

Il s’agit d’un long voyage que celui d’accepter la vulnérabilité de la perte. De vivre l’expérience de la perte sans compensation. Est-ce que la vie est nécessairement et seulement un cycle infini de pertes et de gains, sans cesse auto compensés ? Pas toujours ! C’est  en soi un long processus que d’accepter ce qui se perd, sans que cela soit rattrapé par un gain quelconque et que la perte pleine et entière de la chose perdue devienne crédible, accueillie, voire acceptée…

 

Consentons à cette perte comme un passage qui demande à être vécu comme tel. Il y a un avant, un après, sans dédommagement assuré. La perte ne prétend pas jouer à somme équivalente. La logique d’un gain pour une perte est une croyance, voire parfois une illusion. Acceptons que la perte ne produise pas nécessairement un avantage nouveau. Sinon, serait-ce réellement une perte? Une perte peut-elle se déployer en pure perte ? Autant de questions susceptibles d’inquiéter chaque personne candidate au changement !

 

L’accompagnement au changement par le coaching de vie ne peut porter l’assurance rationnelle d’un gain à venir dès la première perte constatée. Et que se passe-t-il en soi  et pour le coaché si rien ne contrebalance, indemnise ou rattrape cette perte ? Est-elle encore acceptable ?  Est-ce que quelque chose s’engage pour limiter la perte ? A quoi vais-je croire ? Quel attachement me lie à la notion de perte ? Etait-elle jusqu’à présent une simple médiation utile pour obtenir quelque chose en retour ? Ou bien devient-elle « incompensable » de sorte que l’acceptation de cette approche nécessite d’accueillir et d’accepter ce qui reste ? A moins de préférer refouler la perte, la nier ?

 

Que nous enseigne réellement la perte ? La précarité de notre existence ! Mais pas que… La perte évoque aussi la fragilité de nos attachements et l’illusion de croire à la persistance des choses. Elle questionne chacun sur sa façon d’être avec ce qui se perd et avec ce qui reste. Sans oublier que la perte éclaire d’un jour nouveau le sens de la possession, de ce que l’on croit acquis, maîtrisé et qui un jour, disparaît.

 

Le coach de vie accompagne fréquemment le processus de la perte parce qu’il est inhérent à tout changement. Celui-ci se déploie par et grâce à la perte. De nouveaux possibles sont envisageables déjà à partir de la perte elle-même. C’est souvent de cette perte que surgit le rebond. Aussi, il serait regrettable que le coach de vie, volontairement ou pas, incite la personne coachée à s’éloigner au plus vite de ce qui est de l’ordre de la perte. Mettre « la perte au travail » si je puis dire, signifie qu’elle est par elle-même un processus productif. Reconnaître, accueillir et accepter la nature de ce qui se perd est essentiel. Qu’est-ce qui s’élimine grâce à la perte ? Qu’est-ce qui se délie et se dénoue ? Pourquoi la personne coachée était-elle attachée jusqu’alors à ce qui se perd ? Quelle était sa relation avec ce dont elle se dépossède ? Il est vrai que la perte ne sert pas à grand-chose si elle n’est pas conscientisée, comprise et intégrée dans le processus de changement en cours. C’est ainsi que la perte s’inscrit dans le continuum de ce qui est en mouvement. Elle est une transition au cœur même d’un travail de deuil jamais fini, comme un moyen sans fin, dans un mouvement incessant et impliqué à se tendre vers d’autres équilibres tout aussi précaires.

 

Ce qui se perd comme ce qui s’est perdu a toujours une influence dans l’instant présent. Nous sommes tous structurés par ce que nous avons perdu. Faisons-nous de chaque perte une expérience, un temps de connaissance de soi ? La perte est ce qui échappe à notre emprise. Par son mouvement de dépossession, elle « fait être » ce qui n’était pas jusqu’alors possible, pas envisageable. Grâce et par la perte, de nouvelles actualités s’enclenchent…

 

Roger DAULIN

Ecol'COACH

Organisme de formation au métier de coach de vie

www.formation-ecolcoach.fr                                                                                 

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